Le procureur de Tahiti et le système Flosse

Posté par Tehonovahine le 12 février 2010

monde150.jpgFlosse, encore et toujours, le »parrain de Tahiti » s’est fait remarquer par son absence lors du cyclone Oli, parti à Paris par peur du cyclone « Marie-Luce », comme dit la Dépêche de Tahiti. J’ai lu  dans Médiapart l’article ci-dessous écrit par Fabrice Lhomme . Triste image de la magistrature, triste image de la Polynésie!

Tahiti, de notre envoyé spécial

Si une personne incarne l’opération «Lagon propre» en cours depuis quelques mois en Polynésie française, c’est bien lui. Le crâne glabre et l’œil malicieux, José Thorel, le nouveau procureur de Tahiti, a succédé à ce poste le 31 août 2009 à Jean Bianconi. Entre les deux hommes, le contraste est saisissant, et il n’a pas tardé à produire ses effets.

Là où Bianconi, chiraquien pur jus, rétif aux médias, se gardait, selon ses détracteurs, de déclencher des enquêtes susceptibles de mettre en cause Gaston Flosse, José Thorel, réputé «sarko-compatible», et habile communicant, multiplie les procédures visant le «Vieux Lion». Thorel vient de passer six ans sur une île elle aussi très agitée: il était procureur à Ajaccio.

  En Polynésie française, il n’est pas en terre inconnue: il y a effectué un premier passage, de 1995 à 2002, comme juge au tribunal de première instance puis juge d’application des peines. Souriant et particulièrement décontracté, il a reçu Mediapart dans son bureau, situé dans le petit palais de justice de Papeete. Sans langue de bois, il a longuement évoqué sa «mission». Un entretien décapant.

 Votre arrivée à la tête du parquet de Papeete traduit-elle une volonté d’en finir avec le «flossisme» qu’incarnait à sa manière votre prédécesseur, présenté comme chiraquien ?
D’abord, peut-être que mon prédécesseur était chiraquien, à vrai dire je n’en sais rien, mais ce n’est pas mon problème. Ce que je sais, c’est que moi j’aime travailler disons… sans nuance ! Chacun son style. Et puis, n’oubliez pas que j’ai été nommé dans un contexte favorable: de nouvelles têtes ont été nommées à l’instruction, et l’on bénéficie du renfort quasi permanent de policiers de la division nationale des investigations financières (DNIF). Basés à Nanterre, ils sont entre six et huit enquêteurs à bosser en permanence sur des dossiers tahitiens. C’est nécessaire, car ici nous n’avons pas de direction régionale de la police judiciaire: il y a une direction de la sécurité publique et, côté gendarmes, une brigade et une section de recherches.

Par ailleurs, la chambre territoriale des comptes, basée à Nouméa, nous aide aussi beaucoup puisque son procureur financier vient de s’installer à Papeete. Du coup, depuis mon arrivée, on a vu se multiplier les articles 40 (l’article qui fait obligation aux fonctionnaires de dénoncer les délits dont ils sont témoins, NDLR). Depuis août, j’ai dû ouvrir une trentaine d’enquêtes préliminaires sur des soupçons d’ingérence, favoritisme, prise illégale d’intérêts… Enfin, c’est vrai, il y a aussi ma volonté, qui est de tout vérifier.

Vous qui venez de passer cinq ans en Corse, pouvez-vous comparer la situation des deux îles?
Franchement, Tahiti n’a rien à voir avec la Corse. Sur l’île de Beauté, c’est très violent, avec des attentats, une mafia qui rackette, menace, etc. On n’a rien de tout cela ici. Je dirais que la Polynésie, c’est d’abord une oligarchie, à savoir 200 familles, des «demis» (ces métis sont des Polynésiens d’origine, dont l’un des parents est français ou chinois, NDLR), qui se partagent le gâteau.

Cela explique pour partie d’ailleurs l’instabilité politique. Je crois qu’à chaque renversement de gouvernement, cela coûte 1 milliard de francs pacifiques (CFP) environ (soit 8,3 millions d’euros, NDLR), car il faut systématiquement limoger, et donc indemniser confortablement, tous les staffs! Ce qui n’empêche pas, juste après, que les licenciés soient à nouveau recrutés. Ainsi, le directeur du cabinet du ministre de l’agriculture, juste après avoir touché ses indemnités, va devenir directeur du cabinet du ministre de l’industrie, par exemple…

Sur différents aspects, le fonctionnement ici s’apparente à celui d’une République bananière, ce qui n’est évidemment pas acceptable.

Jean Bianconi l’a accepté, lui ?
A l’évidence, mon prédécesseur n’a rien fait. Mais, et j’en reviens à votre première question, je ne sais pas pour autant s’il avait été mandaté par Chirac, ni même s’il l’avait rencontré.

Et vous, vous avez été mandaté par Nicolas Sarkozy, non ?
Moi, je suis mandaté par le ministère de la Justice, point. A la chancellerie, on m’a dit que la situation à Tahiti était très tendue, qu’il y avait beaucoup de travail, de choses à reprendre. Mais je n’ai rencontré ni Sarkozy, ni même Ouart (ex-conseiller pour les affaires juridiques de l’Elysée, NDLR)! J’ai juste été en contact avec la direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) à la chancellerie et avec le parquet général.

Je le répète, je ne suis pas un «sarkozyste», et je n’ai pas eu d’instructions pour abattre Flosse. Maintenant, c’est sûr qu’à la chancellerie, ils ont dû se dire, au moment de choisir un successeur à Bianconi: «Il ne faut pas un mou»! Moi, je suis payé pour leur rentrer dans le chou. Si j’avais voulu donner des cours de droit, j’aurais fait prof en fac, non ?

On vous a parlé de dossiers «signalés» ?
On m’a surtout dit qu’il y avait beaucoup de dossiers avec des aveux. Et j’ai pu le vérifier: tout le monde reconnaît, tout le monde avoue facilement ici, c’est une spécialité locale en quelque sorte, en tout cas une chose assez rare. Ça complique parfois les choses, car les gens avouent des choses fausses. Les Polynésiens vivent beaucoup dans l’imaginaire. Il y a des songes qui deviennent réalité. J’ai vu des gens parfaitement sains d’esprit déclarer en procédure avoir pris en stop des morts-vivants, quand même! Moralité: ici, il faut relativiser les déclarations. D’ailleurs, on ne renvoie plus de personnes aux assises sur la base de simples témoignages.

Comment définiriez-vous le «système Flosse», auquel vous semblez déterminé à mettre fin?
Ce qu’il faut dire tout de suite, c’est que ce n’est pas un système mafieux. Flosse n’est pas très intelligent, mais c’est un malin. Oui, voilà, c’est un débrouillard, tout ce qu’on veut, mais ce n’est pas un mafieux. Rien à voir avec les Orsoni, Natali ou Nivaggioni à qui j’ai eu affaire en Corse. Maintenant, ce n’est pas un ange non plus.

Il y a eu de sa part un enrichissement indéniable, mais pas toujours direct, passant par des sociétés-écrans, des SCI, etc. Ensuite, c’est vrai, ces derniers temps, il y a eu une accumulation de plaintes puisqu’on doit bien avoir une dizaine de procédures le visant. Pour terminer à son sujet, on a l’impression qu’il est nostalgique du SAC, du gaullisme à la Pasqua. En fait, il n’a pas su s’adapter à son époque.

Est-il aussi riche qu’on le dit?
Lui dit: «J’ai plus de dettes que d’actifs.» Bon, on ne peut pas lui inventer une fortune que l’on ne parvient pas à appréhender, même si les policiers ont trouvé des centaines de tableaux cotés, lors des perquisitions à ses domiciles… Ce qui est sûr, c’est qu’il a je ne sais combien de pensions alimentaires à payer, car il a des gosses aux quatre coins du pays! Mais il faut rester collé aux dossiers, qui sont nombreux le concernant.

Flosse se sent cerné, car beaucoup d’affaires convergent vers lui. Tout récemment encore, la chambre territoriale des comptes l’a déclaré comptable de fait à hauteur de 233 millions de francs CFP (1,9 million d’euros) pour sa gestion de la présidence. Tout cela me semble plutôt positif pour l’image de la Polynésie. Après, c’est normal d’exiger de l’homme politique qu’il soit honnête. Ce qui est amusant, c’est que les défenseurs de Flosse disent que tout dysfonctionne depuis que je suis arrivé, alors que c’est l’inverse: maintenant, ça fonctionne!

Son placement en détention provisoire a beaucoup marqué ici…
Oui, c’est normal, car aux yeux de beaucoup, il incarne la Polynésie. D’ailleurs, en prison, il a immédiatement essayé de prendre le pouvoir, en l’occurrence sur le personnel, qui est polynésien. Il a tenté d’obtenir des avantages, faire venir des visiteurs dans sa cellule, aménager ses parloirs, etc. Il faut comprendre qu’en prison, on perd toute autonomie. C’est une lutte permanente entre les détenus, qui veulent la récupérer, et le personnel, qui doit les en empêcher. Donc on ne s’est pas laissé faire, sinon il aurait pris le pouvoir!

L’un des dossiers les plus sensibles concerne la disparition de l’ancien journaliste Jean-Pascal Couraud, dit «JPK», qui aurait été assassiné en 1997 alors qu’il enquêtait sur Gaston Flosse notamment. Quel est votre sentiment ?
Ce que je peux vous assurer, c’est que nous vérifions toutes les pistes possibles. Une nouvelle commission rogatoire internationale est même en cours au Japon, à propos d’éventuels avoirs cachés de Jacques Chirac… Cela dit, les faits sont anciens, on n’a jamais retrouvé le corps, et nous n’avons pas de témoin direct. Alors, on poursuit les investigations, mais sans véritable avancée. Je ne me suis donc pas fait une religion définitive.

Malheureusement, il y a eu trop longtemps une gestion calamiteuse de ce dossier en terme de communication. Moi je pense que quand on est dans le brouillard, il faut le dire. Une chose est sûre: au jour d’aujourd’hui, juridiquement, on n’a rien qui prouve qu’il y a eu assassinat.

Mais la procédure vise bien le chef d’«assassinat»?
Oui, cela a été fait sous la pression de la famille de JPK. Résultat, on a fabriqué un dossier politico-judiciaire par bêtise! Je pense en fait que mon prédécesseur a fait l’inverse de ce qu’il fallait faire. Il a ouvert un réquisitoire supplétif pour «assassinat», donc maintenant, il faut tout vérifier. Et ensuite, autre maladresse, il a poursuivi pour «dénonciation calomnieuse» un témoin, Vetea Guilloux, qui affirmait, avant de se rétracter, avoir assisté à l’assassinat, qui aurait été commis par le GIP (la milice de Gaston Flosse, NDLR).

Pour résumer, sur le fond, on peut dire qu’on envisage toujours la thèse du suicide, mais que l’hypothèse criminelle n’est pas écartée. En ayant en tête que, dans certains dossiers, il y a parfois de telles coïncidences… L’hypothèse la plus probable reste que JPK, qui avait des problèmes dans sa vie privée, se serait suicidé… précisément à une époque où il était suivi par le GIP ! Dans tous les cas, il y a un fort risque que l’on rende finalement un non-lieu faute de preuves. Mais que la famille se rassure, je ne vais pas refermer le dossier: l’enquête se poursuivra tant qu’on aura un espoir de trouver quelque chose.

En marge du dossier JPK, le juge Redonnet multiplie les investigations sur la piste d’une hypothétique compte secret de Jacques Chirac au Japon. Qu’en pensez-vous?
Je pense que le raisonnement de Redonnet est le suivant: il faut tout faire pour savoir si Chirac a un compte au Japon, car dans l’affirmative, ce serait un mobile pour l’assassinat de JPK, qui enquêtait visiblement sur cette hypothèse. Or, si l’on parvient à prouver qu’il n’y a pas de compte, alors il n’y a plus de mobile.

Deux autres dossiers emblématiques mobilisent la justice: les conditions de la disparition en 2002 de Boris Léontieff, ancien opposant à Flosse, mort dans un accident d’avion jamais expliqué, et les surveillances et autres atteintes à la vie privée reprochées au Service d’enquête et de documentation (SED) créé par Gaston Flosse…
Il faut se méfier des considérations hâtives. La justice repose sur des éléments incontestables, pas sur des réputations ou de simples suspicions. Mettez en parallèle ces trois dossiers sensibles, JPK, Léontieff, SED, et vous vous apercevez qu’ils risquent de déboucher sur trois non-lieux, qui seront toutefois inattaquables.

Même sur le SED?
Dans ce dossier, je ne suis pas sûr que les éléments recueillis puissent tenir devant un tribunal. On reproche pour l’essentiel aux membres du SED d’avoir surveillé, pris en photo, et parfois enregistré, un certain nombre de personnes, notamment les opposants à Flosse. Or, la jurisprudence établit qu’il est proscrit de réaliser des photos ou des enregistrements, à l’insu des personnes, dans des lieux privés. Prendre des photos dans la rue, ce n’est pas un délit.

Cela peut éventuellement justifier une procédure au civil, pour atteinte à l’image. Et quand vous enregistrez la conversation de deux personnes déjeunant au restaurant, aussi choquant que cela puisse paraître, c’est pareil, ce n’est pas un délit. La Cour de cassation a bien précisé qu’il devait s’agir de conversations privées dans des lieux privés. Or, dans le dossier, on est surtout face à des surveillances dans des lieux publics…

Il n’y a pas d’autre moyen pour agir ?
Peut-être le délit de « détournement de fonds publics », car le gouvernement de la Polynésie française n’était pas autorisé à avoir son propre service de surveillance. Fonctionnant qui plus est au profit d’un homme et de son parti. Mais il y a encore l’obstacle de la prescription.

Et la mort de Boris Léontieff ?
Incontestablement, Léontieff a disparu dans des circonstances troublantes. On interroge des gens, on cherche… Maintenant, imaginer Gaston Flosse faire tuer ses opposants, JPK, Léontieff… J’ai envie de dire que ce serait une construction trop parfaite. Mais encore une fois, il faut tout de même continuer, quitte à faire durer les procédures, on ne sait jamais. Certains disent que, moins on en fait, moins on est attaquable. Or, Bianconi a appliqué cette règle, et il a finalement été crucifié. En même temps, il l’a quand même bien cherché…

Cette série d’articles est le fruit d’une longue enquête, incluant notamment un reportage en Polynésie effectué entre novembre et décembre 2009. Afin de «ne pas interférer» dans les différentes procédures judiciaires, M. Flosse n’a pas souhaité s’exprimer.

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